Auriculothérapie, contre les grandes douleurs


En stimulant des points précis du pavillon de l’oreille avec des clous ou du froid, l’auriculothérapie permet de soulager de nombreuses douleurs – notamment celles de l’après-cancer – mais aussi l’anxiété, les troubles du sommeil ou les addictions. Sabine Brulé, médecin et auriculothérapeute, revient sur les ressorts et les applications de cette technique encore peu connue.

Aux origines de l’auriculothérapie

Piquer certains endroits du corps pour soulager des douleurs… L’idée ne date pas d’hier. Les Anciens, déjà, utilisaient cette méthode que l’acupuncture a fait connaître au grand public ces dernières années. L’auriculothérapie, elle, a peu à voir avec la médecine traditionnelle chinoise. « C’est le Français Paul Nogier qui l’a (re)découverte dans les années 1950, explique Sabine Brulé. A la fois ingénieur et médecin, il avait appris que certains de ses patients se faisaient traiter leur sciatique par une guérisseuse qui utilisait des pointes de feu à l’oreille. Elle lui a raconté comment son père, marin dans les mers de Chine, avait sauvé du naufrage un sage chinois qui, pour le remercier, lui avait transmis les « points guérisseurs ». Il y avait un point pour l’impuissance, un pour la sciatique, etc… Paul Nogier en conclut qu’il devait exister d’autres points pour d’autres douleurs. Afin de les identifier, il a traumatisé chaque partie de son corps et a enregistré, grâce à un appareil électrique qu’il a imaginé, les points précis de l’oreille correspondant à chaque douleur. »

L’oreille, point stratégique

De cette expérience, il a tiré une cartographie du pavillon de l’oreille pour jouer sur l’ensemble des informations du corps. « Notre organisme fonctionne comme un réseau électrique, poursuit l’auriculothérapeute. Toutes les commandes partent du cerveau et retournent au cerveau. L’oreille se trouve à un point stratégique, sur le tronc cérébral, qui est la voie d’aiguillage de toutes les informations du corps. A chaque fois qu’un message monte ou descend du cerveau, il « s’affiche » au niveau de l’oreille. Dans le pavillon, on retrouve ainsi tout le territoire d’innervation du corps. »

Une alternative aux anti-douleurs

Parmi tous ces messages : la douleur, contre laquelle l’auriculothérapie marche remarquablement bien. Mais comment agit-elle concrètement ? Lors d’une consultation, l’auriculothérapeute utilise un détecteur qui enregistre au niveau du pavillon d’oreille la différence de potentiel, exactement comme dans un circuit électrique. Il indique par un signal sonore le point précis qui correspond au territoire de la pathologie. « En piquant ce point précis, on va exciter une zone réflexe qui permet de mettre en route le contrôle inhibiteur de la douleur dans la zone correspondante, explique Sabine Brulé. Nous avons tous en nous des capacités de résistance à la douleur, seulement nous ne savons pas activer ce contrôle inhibiteur quand nous souffrons trop. Une fois le point repéré, on implante une ASP (aiguille semi-permanente) ou on injecte de l’azote liquide pour que le froid agisse sur le point. L’effet peut être très rapide : certains patients arrivent dans mon cabinet avec une douleur et repartent sans. »

Ces ASP ont aussi une action dans la durée. « Ces clous sont des corps étrangers qui continuent à agir dans le temps. Ils vont créer un phénomène de rejet pour être expulsés, qui entretient la stimulation de la zone. L’implant peut tomber entre 8 jours et 3 semaines plus tard. »

Tous les types de douleurs peuvent en bénéficier : sciatique, céphalées, lombalgie, névralgie, douleurs dentaires, douleurs de zona… « Mais cela fonctionne d’autant mieux que la douleur est installée depuis peu de temps et que le patient ne prend pas trop de médicaments, car ils inhibent nos capacités à y répondre, met en garde Sabine Brulé. Si le traitement est lourd, il faut envisager en parallèle un sevrage médicamenteux. C’est pour cela qu’il est important que les patients connaissent cette technique. Pour pouvoir la demander en première intention et non en dernier recours, une fois qu’ils ne supportent plus les effets secondaires de leur traitement. »

L’auriculothérapie après un cancer

Depuis 25 ans, Sabine Brulé a développé l’auriculothérapie auprès de patients atteints de cancer, au sein de l’Institut Gustave Roussy. C’est dans les années 1980, alors qu’elle est jeune médecin, qu’elle découvre ce que cette méthode complémentaire peut apporter. « A l’époque, nous avons été confrontés à des douleurs d’amputation à la suite de certains sarcomes. Ces douleurs fantômes, qui se manifestent dans des endroits du corps qui n’existent plus, ne correspondent à rien : c’est en fait le cerveau qui construit une douleur parce qu’il ne reçoit plus d’informations. On a découvert que l’auriculothérapie la faisait disparaître dans l’instant. Comme si on reconnectait des réseaux qui ne fonctionnaient plus, comme si l’oreille était une boîte à fusibles : on change les plombs et ça va mieux. » En post-cancer, ce genre de douleurs dites neuropathiques sont courantes. « En chirurgie, on rencontre des douleurs d’amputation du sein : les patients souffrent de sensation de peau cartonnée mais aussi de décharges électriques ou de sensations de brûlure. La chimiothérapie, elle, occasionne beaucoup de séquelles qui s’avèrent très toxiques pour le système nerveux. Cela donne des syndromes « main-pied » : de fortes douleurs aux mains et aux pieds, là où les nerfs sont les plus longs et ont été le plus abimés. Quant à la radiothérapie, elle attaque tout. Aussi bien les bonnes que les mauvaises cellules, que le réseau nerveux. Et elle peut occasionner des douleurs neuropathiques jusqu’à 6 ou 12 mois après la fin des traitements. Enfin, l’auriculothérapie peut également réactiver la salivation ou éviter les bouffées de chaleur qui surviennent souvent en post-cancer. »

En pratique

L’auriculothérapie est enseignée par la faculté de médecine dans le cadre d’un Diplôme inter-universitaire (DIU) qui dure deux ans. « Près de 300 médecins ont suivi ce cursus et mieux vaut se méfier de ceux qui ne sont pas médecins » recommande Sabine Brulé. « En général, nous voyons les patients une fois par mois, pendant trois mois. Ensuite, on fait le point. Si le patient est guéri, on arrête ; s’il va beaucoup mieux mais que ce n’est pas parfait, on poursuit par une quatrième séance. Et s’il n’y a pas eu d’évolution au bout des trois séances, on ne revoit pas le patient car cela signifie qu’on ne pourra pas l’aider. Pendant tout ce temps, on ne donne pas d’autres médicaments qu’un peu d’homéopathie ou de magnésium. C’est important pour certains patients de comprendre qu’ils peuvent vivre sans leur traitement. Et sans douleur. »

Source : www.psychologies.com